Étienne Balibar : revoir les droits de la personne pour protéger les migrants en errance

Dans le cadre de la crise migratoire, nous assistons mondialement au spectacle horrible d’une violation des droits humains. Fuir la misère devient tellement urgent que les migrants acceptent de risquer leur vie pour réussir à franchir des frontières hostiles. Afin de réfléchir à des solutions, nous avons étudié les arguments d’Étienne Balibar, philosophe français, qui remet en question l’efficacité des droits des migrants. Celui-ci affirme qu’il nous faut revoir les droits fondamentaux des personnes, afin d’y préciser le droit à la circulation et de créer un droit à l’hospitalité.

Plusieurs phénomènes hantent les médias. Le président étatsunien enjoint au Mexique de bloquer les migrants honduriens à ses frontières [1]; à cet égard, Balibar parle de « l’épaississement des frontières » [2]. Ce gouvernement a aussi l’intention de déployer une armée aussi nombreuse que son contingent en Afghanistan, créant une dérive sécuritaire qui débouchera sur des détentions arbitraires et sur la création de camps de réfugiés qui seront en fait concentrationnaires, pouvant causer des mauvais traitements. Autre phénomène médiatisé : l’Aquarius, bateau de sauvetage d’embarcations de migrants, n’arrive plus à trouver un port pour accoster en Méditerranée. L’un de ses sauveteurs témoigne : « Moi, ce à quoi je suis confronté, c’est à des gens qui fuient. Des gens qui fuient […] la torture, le viol, le travail forcé, l’esclavage, et toutes sortes d’atteintes aux droits de l’homme et à la dignité de la personne » [3].

Selon Balibar, ces migrants honduriens ou libyens qui « fuient » sont plus que des migrants ou des réfugiés, ce sont des « errants » : « Ces distinctions, on le sait, sont au cœur des pratiques administratives et de leur contestation. Mais, surtout, de la façon dont nous nommons les humains qu’il s’agit de protéger ou de contraindre dépend aussi le type de droits que nous leur reconnaissons, et la façon dont nous qualifions le fait de les en priver. Le terme auquel je pense est celui d’errants. Il me conduit à parler d’errance migratoire […] » [4].

En fait, ce sont de grands pans de populations qui sont déplacés. On observe le phénomène un peu partout sur le globe, que ce soit la fuite des Rohingyas persécutés au Myanmar ou celle des Syriens tentant d’échapper à une guerre interminable. Ces personnes errantes ne souhaitent pas migrer dans un pays en particulier. Elles errent à la recherche d’un asile, qu’aucun pays n’octroie facilement.

Il n’y a aucune raison pour que les errants soient punis de fuir l’horreur. Les oublier en mer ou les emprisonner comme des parias, c’est bafouer les principes les plus fondamentaux des droits humains. Les refouler dans leur pays d’origine, c’est ne pas reconnaître leur parole sur les souffrances vécues, c’est aussi nier leur personnalité juridique (article 6 de la Déclaration universelle des droits de l’homme [DUDH]). Partout sur la terre, ces errants dont personne ne veut rencontrent l’hostilité.

Balibar prêche pour que ces vagues d’errants soient protégées des violences qu’elles subissent tout au long de leur périple. Selon lui, l’histoire jugera comme criminelles ces violences qui découlent du pouvoir arbitraire et discrétionnaire des États : « Les décisions qui interdisent les opérations de secours ou tentent de les faire échouer doivent être considérées comme des complicités de crimes (éventuellement de crimes contre l’humanité) » [5].

Le droit de circuler énoncé dans la DUDH — « Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État » (art. 13) — est en fait inopérant pour la classe des errants du phénomène de l’errance migratoire. Le droit d’asile ne suffit plus : « Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays » (art. 14). Balibar observe la situation et en appelle à une refonte de la DUDH, emblème des droits humains dans le monde. Il propose de reconnaître à tous et à toutes des droits de circulation et d’hospitalité, afin de répondre à ces demandes légitimes de liberté et de sécurité dans le respect de la dignité humaine. Ces droits internationaux refondus devraient prendre en compte « les caractères de l’errance migratoire comme telle, en particulier du fait des violences qui se concentrent sur son parcours » [6]. Il s’agirait là d’un contre-pouvoir limitant l’arbitraire des États, car l’appartenance nationale et la souveraineté territoriale ne sont pas strictement des dispositifs de protection des personnes. Au contraire, ces dispositifs bafouent la dignité et la sécurité des errants en suscitant de mauvais traitements.

Les passages irréguliers de ces personnes déplacées, qui entraînent le déploiement de forces militaires dans une dérive sécuritaire, nous indiquent que nous devons nous responsabiliser collectivement devant une urgence humanitaire. Face à la crise migratoire, nous devons favoriser des pratiques de non-refoulement, de respect de l’intégrité des errants, de non-discrimination, de secours et de solidarité. Pour ce faire, Balibar nous convie à un projet de révision des droits fondamentaux, transformant la violence frontalière en l’expression d’un accueil qui comblerait le manque de droits des personnes errantes. Ce choix de civilisation incarnerait « qu’humanité rime avec égalité » [7].

Des interrogations subsistent néanmoins quant à la nécessité de revoir le droit existant. Peut-être est-ce là une piste intéressante sur le plan philosophique. Cependant, un vrai problème demeure : le respect de ces droits humains n’est toujours pas pleinement mis en œuvre. Avant même de parler de refonte, ne devrions-nous pas tout faire pour que soient respectés les droits qui existent déjà?

Réflexion de Nancy Labonté, coordonnatrice

Sources

Agence France Presse. 2018-11-01. Trump intime au Mexique de stopper les caravanes de migrants. Dans Le Devoir. www.ledevoir.com/monde/540284/donald-trump-intime-au-mexique-de-stopper-les-caravanes-de-migrants [1]

Balibar, Étienne. 2018-07-17. Pour un droit international de l’hospitalité. Dans Le Monde. www.lemonde.fr/idees/article/2018/08/16/etienne-balibar-pour-un-droit-international-de-l-hospitalite_5342881_3232.html [4] [5] [6] [7]

Balibar, Étienne. 2018-10-22. Le droit à la circulation et à l’hospitalité comme droits fondamentaux ? [Conférence organisée en collaboration avec le Centre Justice et foi et le CÉLAT (Centre et laboratoires de recherche – Cultures – Arts – Sociétés) à l’Écomusée du fier monde]. ecomusee.qc.ca/evenement/le-droit-a-la-circulation-et-lhospitalite/ [2]

France 2. 2018-10-18. « Ils fuient la torture, le viol, le travail forcé, l’esclavage… » : Tanguy Louppe, sauveteur sur l’« Aquarius », témoigne [vidéo]. Émission Complément d’enquête. www.francetvinfo.fr/monde/europe/migrants/aquarius/video-des-gens-qui-fuient-la-torture-le-viol-le-travail-force-l-esclavage-le-temoignage-de-tanguy-louppe-sauveteur-sur-l-aquarius_2992009.html [3]

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