Sur les pas de Jésus

Conférence de Richard Renshaw lors de l’assemblée générale annuelle, le 24 mars 2018

Merci de m’avoir invité. C’est pour moi un honneur d’être ici, et j’espère que ma présentation sera à la hauteur de vos attentes.

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de l’assassinat de monseigneur Oscar Romero, du Salvador (24 mars 1980). Lors de sa nomination comme évêque, il était assez conservateur. En effet, il était très critique à l’égard de l’un de ses prêtres, Rutilio Grande, pour son engagement militant. Un peu plus tard, ce même prêtre a été arrêté par la police. En bon évêque, monseigneur Romero s’est rendu au poste de police pour lui rendre visite. Le prêtre se trouvait dans un état horrible, après l’interrogatoire qu’il avait subi. C’est à partir de ce moment-là que Monseigneur Romero a changé d’avis sur la situation dans son pays. Quelque temps après, son propre engagement l’a mené à la mort.

Nous sommes aussi à la veille de la semaine sainte !

Voici d’abord un extrait d’un poème du Péruvien Javier Vallejos, tiré de son recueil, Los Heraldos Negros :

Il y a des coups dans la vie, je ne sais pas – Ils ouvrent des sillons profonds – à la figure plus féroce – et au dos le plus fort

(ma traduction)

Ma présentation se divise en trois parties :

i. Qu’est-ce que la torture et quelles sont ses conséquences

ii. Une brève réflexion sur les lieux théologiques pour parler de la torture

iii. Une réflexion sur le contexte de la torture en Amérique latine
à partir d’une histoire dans une prison au Pérou

Qu’est-ce que la torture ? Il s’agit d’une souffrance extrême utilisée par l’État pour soutirer de l’information à une personne. La torture est donc une forme de traumatisme provoqué intentionnellement et qui comporte des effets à court, moyen et long terme. C’est un effort volontairement déployé par des agents de l’État pour détruire la capacité d’une personne à penser et à agir avec autonomie. On tente de détruire l’identité même de la personne. Le bourreau veut assumer le contrôle total du libre arbitre de sa victime. Tout ça pour obtenir de l’information et pour créer un climat de terreur chez l’individu – et souvent aussi dans la société comme telle.

Quels sont donc les effets de la torture ? La torture a des répercussions psychiques, elle cause du stress, des traumatismes… Son impact dépend de divers facteurs, notamment la structure psychique de la personne et la sophistication des méthodes utilisées. On ne peut pas négliger le fait que ce traumatisme pourrait laisser la personnalité de l’individu blessée et, parfois, sans possibilité de guérison.

Étant donné la sophistication des méthodes de torture utilisées aujourd’hui, avec la complicité des professions médicales et psychologiques, personne ne pourrait résister à l’effondrement de la personnalité devant une torture vraiment « professionnelle ». Cependant, au Pérou – dont je vais parler plus tard – les techniques de torture sont toujours primitives et brutales. [1]

Néanmoins, la torture n’a pas toujours les mêmes effets. Je cite ici le document du premier congrès latino-américain sur la torture tenue à Buenos Aires en 1985:

En tant qu’expérience traumatique limite, la torture implique un coût psychique, physique et émotionnel dont le résultat final dépend des caractéristiques spécifiques de la torture utilisée et des mécanismes de résistance de la victime. Entre ces éléments, la conscience politique et sociale jouera un rôle prépondérant. [2]

[ma traduction]

Plusieurs études ont révélé que les personnes les plus susceptibles de résister à l’impact de la torture sont celles qui possèdent une forte estime d’elles-mêmes et une importante culture sociale et politique, qui sont conscientes des risques de leurs engagements sociaux et politiques, et dont les valeurs personnelles sont profondément intégrées.

Les lieux théologiques pour parler de la torture

Permettez-moi maintenant de présenter quelques réflexions à partir de la tradition catholique. Je mentionnerai très brièvement trois lieux théologiques aptes à nourrir une réflexion sur la torture.

En premier lieu, la création est une référence théologique classique. Nous sommes créés à l’image de Dieu. Ce qui touche l’humain a un impact sur cette image même de Dieu. Cet argument, qui est fondamental pour la doctrine sociale de l’Église, sert à soutenir les droits de la personne. Quand nous nous tournons vers le Nouveau Testament, la référence devient Jésus, image du Père. Nous sommes appelés, par Jésus, à traiter les autres comme nous-mêmes aimerions être traités, c’est-à-dire comme des enfants de Dieu.

Un deuxième lieu théologique est le Mystère pascal. La souffrance, la mort et la résurrection de Jésus sont au cœur de notre foi chrétienne. Mais concrètement, dans le cas de Jésus, il ne s’agit pas de n’importe quelle souffrance ou de n’importe quelle mort. D’un point de vue sociologique, Jésus a été mis à mort par l’État comme s’il était un criminel et dans des conditions de « punition cruelle et inhabituelle ». Avant de subir la mort, il a souffert le fouet et l’humiliation. Il a été torturé. C’est là un élément central de notre foi en Jésus, par lequel s’est accomplie la mission de Jésus pour nous libérer du pouvoir du mal.

Un troisième lieu théologique est l’Eucharistie. Ici aussi, nous sommes souvent renvoyés au message de communion entre nous et avec Dieu. Mais nous ne devons jamais oublier que l’Eucharistie est en relation étroite avec la passion, la mort et la résurrection de Jésus. C’est dans l’Eucharistie que nous entrons dans la mémoire de notre libération du mal et l’établissement de notre communion en tant que peuple de Dieu.

Le contexte de la torture en Amérique latine

Pour illustrer ces éléments théologiques, je vous présente un cas concret. Commençons par la lecture de deux textes.

Quand j’ai commencé ma recherche sur la torture, un agent de pastorale de ma paroisse a été accusé de vol et envoyé en prison. Voici son témoignage sur ce qui s’est passé pendant son interrogatoire :

Ils m’ont mis dans une petite cellule de la police. Là, je me suis trouvé avec un autre homme. Vers une heure du matin, ils sont venus me chercher pour l’interrogatoire. Ils m’ont d’abord fait enlever mes vêtements ; ensuite, ils m’ont bandé les yeux avec une guenille vert foncé. Ils m’ont attaché les bras derrière le dos avec une corde et ils m’ont mis à genoux. Ils ont dit que je devais avouer, sinon ils allaient m’écraser les poumons. Pour commencer, ils ont dit que j’étais un voleur et m’ont énuméré tout ce que j’avais volé. Je disais que non, bien sûr, parce que je ne savais pas pourquoi on m’avait arrêté. Ensuite, ils ont commencé à me donner des coups au dos et sur les poumons et, avec un pistolet, sur la tempe. Tout ça pour que je réponde comme il faut. Ils m’ont questionné aussi sur la grève et m’ont demandé si je connaissais les leaders ici ou là. Ensuite, ils m’ont mis de dos et me disaient que, si je ne répondais avec leurs coups, ils iraient plus loin. « Nous ne voulons pas voir de sang ; ce que nous voulons, c’est te broyer les intestins. » Ils m’ont alors étendu sur le ventre et ils ont donné l’ordre pour que quelqu’un me frappe avec le pied pour ainsi me briser le dos, c’est-à-dire pour abattre le ventre. Ils disaient : « Tu vas mourir sans verser de sang, et il n’y aura aucune trace. »

Après ça, un autre qui était assis a dit : « Eh bien, ce n’était qu’une petite peur et, puisque nous sommes des hommes, ce serait mieux que nous parlions. Nous avons tous besoin de quelque chose, alors nous allons sûrement arriver à un accord. » Je disais : « Mais patron, je ne dois même pas vous donner un sou parce que je n’ai volé personne. » C’est pour ça qu’il a dit : « Très bien, si ce garçon ne veut rien comprendre, nous allons passer au plus pratique. » Il a alors sorti une petite boîte avec des fils et a dit : « Bon, maintenant, nous allons tirer tout. » Ils ont apporté un autre chiffon, m’ont libéré les bras et m’ont remis à genoux. J’étais à moitié assis, comme un lapin, avec les mains sur le plancher. Ils m’ont mis un chiffon trempé dans le dos et ils ont allumé le courant, faisant trembler tout mon corps. Ils disaient : « Tu vois, nous avons commencé avec ça. Nous ne voulons pas te détruire, parce que nous allons arriver bientôt aux organes génitaux. » Moi, par contre, j’ai visé le pied d’un officier et je l’ai pris pour lui faire peur. Alors ils m’ont passé le courant deux fois, tout en me donnant des coups de pied aux aisselles et en disant que j’étais un idiot. Ensuite, ils m’ont mis sur le ventre et, versant l’eau directement sur moi, ils ont passé le courant aux organes génitaux. C’était terrible. Ils ont mis le courant au visage aussi et aux extrémités des doigts. Ensuite, ils m’ont remis mes vêtements et m’ont renvoyé dans la cellule jusqu’au lendemain. Ce jour-là, ils m’ont encore donné des décharges électriques, et encore plus fort. J’étais incapable de dormir, à cause de la douleur. Je n’ai pratiquement pas dormi de tout le temps que j’ai passé détenu par la police, pas seulement à cause de la douleur, mais parce qu’on entendait les châtiments des autres dans une salle toute proche. Et on entendait les cris. C’était horrible d’être dans la cellule. La tension était terrible. Je ne pouvais pas dormir. [3]

Écoutons maintenant ce même jeune homme plus tard en prison. C’était à l’occasion d’une journée spéciale, la Fête du Seigneur des Miracles, qui est célébrée avec beaucoup de dévotion en octobre. Il s’agit d’une image du Christ crucifié réalisée au 18e siècle par un esclave noir. Quand l’image est portée dans les rues de Lima chaque année, plus d’un million de croyants l’accompagnent.

La ville de Chimbote, sur la côte nord du Pérou, célèbre aussi ce mois du Seigneur des Miracles. Parmi les sites visités par la procession se trouve la prison. La première fois que l’image y a fait son entrée, autour de 1983, ce même prisonnier dont on vient d’entendre le témoignage a parlé au nom de tous. Voici ce qu’il a dit :

Seigneur des Miracles, tu as toi aussi connu le fouet, tu as toi aussi été jugé et condamné. Tu comprends ce que nous vivons, et tu éprouves sûrement de la compassion devant le sort qu’on nous réserve ici. Nous t’en supplions, vois notre misère et guide-nous, afin que nous puissions dépasser le poids de notre passé et essayer de bâtir une vie nouvelle… Nous aussi, nous sommes ton Église ; nous sommes un peuple qui croit, qui espère et qui cherche la vie. Nous sommes des travailleurs privés des fruits de nos labeurs, empêchés de partager avec d’autres la sueur de nos fronts. C’est bon, Seigneur, de souffrir en silence, mais nous ne pouvons pas passer sous silence la faim que nous endurons. [4]

Que peut-on dire de ce texte, que je trouve si émouvant ?

En premier lieu, il est important de reconnaître que ce prisonnier parle au nom de ceux qui souffrent. Il parle à partir de la simplicité de sa vie, de ses désirs, de ses souffrances. Il parle à Jésus avec beaucoup de confiance, comme à quelqu’un qu’il connaît très bien, comme à un ami et compagnon. Sa manière de parler prend le ton d’une conversation, la forme d’une prière. Il peut parler ainsi parce qu’il sait déjà à qui il s’adresse. Il s’agit d’une conversation au sens littéral du terme latin : con-versar, qui veut dire « se tourner vers ». Le prisonnier se tourne vers Jésus et rencontre immédiatement une communion d’esprit. « Tu as toi aussi connu… » Cette communion d’esprit se base sur le partage d’une expérience humaine. Debout devant Jésus, ce prisonnier révèle sa recherche du sens de la vie : « Nous sommes un peuple qui croit, qui espère et qui cherche la vie. » Rien en lui ne reste hors de la conversation, pas même les éléments les plus honteux. « Vois notre misère et guide-nous, afin que nous puissions dépasser le poids de notre passé. » Il se présente tel qu’il est, rien de plus, rien de moins. Il n’a pas de formation théologique ; ce qu’il dit surgit des profondeurs de son être et réussit à se relier à ce qui est le plus profond de l’être de Jésus. En parlant avec Jésus, il se révèle au plus profond de son intimité de fils de Dieu : « Nous aussi, nous sommes ton Église. »

En deuxième lieu, si le prisonnier parle avec Jésus, il est important de noter que Jésus parle aussi au prisonnier, et cela le touche profondément. Jésus n’est pas mort volontairement dans un contexte de sacrifice religieux. Il n’a pas été mis à mort pour être le Fils de Dieu qui donne sa vie pour le salut de son peuple. Il a plutôt été arrêté par les autorités de son temps, interrogé sous la torture selon le traitement qu’on réservait à l’époque aux prisonniers dangereux, jugé par l’autorité civile et condamné à mort pour avoir contesté l’ordre public. Même s’il a accepté son destin avec une force extraordinaire de volonté, Jésus a souffert la peine capitale, non par une décision personnelle, mais par la décision de l’autorité romaine. Et son exécution incluait toutes les circonstances atroces d’une peine capitale pour le crime de trahison contre l’Empire. Selon John Sobrino, il ne faut jamais oublier que « le Crucifié est le Ressuscité ».

Pour avoir vécu le procès d’un tribunal et subi le fouet, Jésus est capable de comprendre l’expérience d’un prisonnier à Chimbote, au nord du Pérou. « Tu comprends. » Voilà la condition fondamentale de sa conversation avec Jésus. Pour avoir partagé l’expérience humaine, le prisonnier trouve confiance dans la capacité de Jésus à offrir la plénitude de la vie. Si Jésus de Nazareth n’avait pas été crucifié, cette conversation ne serait pas possible. Dans l’expérience humaine de Jésus, ce qui parle le plus au prisonnier, ce qui correspond à l’élément le plus difficile de sa propre vie est la souffrance et la marginalisation. « Nous sommes privés… » La souffrance du Crucifié lui donne la confiance nécessaire pour parler. « Nous ne pouvons pas passer la faim sous silence. » C’est le Crucifié qui se présente ; aucune autre personne ne peut inspirer cette confiance ou donner cette force. Tout ce que le prisonnier reconnaît en Jésus vient de sa passion telle qu’elle nous est racontée dans les évangiles. Et, pour lui, c’est assez. Ce jeune prisonnier, père de deux enfants, parle parce que Jésus lui a déjà parlé par sa vie, sa passion et sa mort en Palestine il y a 2000 ans. La parole de cette vie a touché en lui quelque chose de très profond.

Les peuples d’Amérique latine s’identifient profondément à Jésus de Nazareth. Celui-ci a vécu dans un monde très proche du leur. Jésus a vécu dans la région d’un peuple marginal, située dans un coin marginal de la planète, dominé par de grands pouvoirs qui occupaient leur territoire. Ces pouvoirs exigeaient une obéissance absolue. La religion même servait à assurer l’obéissance. La patrie de Jésus est, à plusieurs égards, semblable aux terres connues des peuples des Andes et de la côte Pacifique d’Amérique latine : souvent aride, avec des montagnes et des vallées, une vie agricole avec des villages éloignés qui voisinent des précipices ou sont cachés dans les ombres des vallées profondes. (Il faut savoir que notre jeune prisonnier est né dans les hauteurs des Andes, comme c’était le cas aussi de plusieurs des autres prisonniers à Chimbote.) Là-bas, ils cultivent parfois les mêmes récoltes (blé, figues, raisins) et élèvent les mêmes animaux qu’en Palestine (ânes, agneaux, chèvres). Dans les évangiles, Jésus se trouve au milieu d’un peuple assez comparable aux peuples pauvres d’Amérique latine qui souffrent des mêmes problèmes, des mêmes maladies et des mêmes exclusions. La vie d’un paysan ou d’un pêcheur artisanal aujourd’hui n’est pas très éloignée de celle des gens d’il y a 2000 ans. La compassion de Jésus pour la souffrance des pauvres et des exclus touche profondément les pauvres d’Amérique latine. En lui, ils voient la miséricorde de Dieu. La conversation avec Jésus devient une communion avec le Mystère de Dieu.

Les circonstances de leur vie font que le peuple marginal d’Amérique latine ne peut toujours pas répondre aux demandes des grands centres de pouvoir ou du droit canonique. Pour ce qu’ils en savent, Jésus ne demande pas l’uniformité de pensée ni de vie. Il s’intéresse à celles et ceux qui vivent à l’extérieur des structures, des normes. Il s’intéresse à celles et ceux qui sont marginaux : les lépreux, les Samaritains, l’aveugle, le paralytique, l’adultère. Jésus s’occupe de libérer des moules rigides et des structures contraignantes. Il touche le lépreux, parle avec la Samaritaine, pardonne l’adultère et guérit pendant le sabbat. Pour tout ça, vu par ceux qui se trouvent dans la prison de Chimbote, Jésus n’insiste pas beaucoup sur les rituels. Il offre plutôt des gestes qui situent les personnes devant le Mystère ultime de Dieu : il guérit la femme tordue, invite le paralytique dans la synagogue à étendre les bras, envoie le lépreux se montrer aux prêtres pour qu’ils confirment sa santé et le libèrent de son exclusion sociale. On se trouve devant un Jésus qui raconte de petites histoires de la vie quotidienne qui touchent le cœur, parce qu’elles rejoignent le sens profond de la vie. Ce que Jésus cherche n’est pas tellement la conformité avec les normes établies de la pensée ; il cherche l’intégrité du cœur.

Le Jésus qui parle aux prisonniers de Chimbote est clairement quelqu’un qui est très vivant et très présent. Toutefois, il n’est pas le pantocrator des basiliques romaines. Celui qui vient les saluer est plutôt Jésus de Nazareth, le Crucifié, celui qui a été massacré et mis à mort sur la croix. Dans le contexte de l’Amérique latine, avec ses misères et ses violences, les pauvres vivent une sorte de crucifixion et, pour le moment, ils sont encadrés par cette réalité. Toutefois, quand ils témoignent devant Jésus de leur espérance, on sent une bouffée de résurrection, d’une vie qui triomphe de la mort.

Voilà pourquoi ils peuvent parler de Jésus avec une telle simplicité et une telle ouverture. Leur conversation est une communion qui leur donne de la force, qui guérit des blessures et qui promeut la vie.

En troisième lieu, les pauvres, tel qu’ils sont représentés ici par le prisonnier de Chimbote, nous parlent à nous aussi. Ils interrompent le silence par leur propre mode de vie. Ils ne permettent pas que la faim reste silencieuse. Notre style de vie est remis en question, tout comme notre expérience, notre foi, notre connaissance et reconnaissance de Jésus.

Ces pauvres nous invitent à découvrir une nouvelle parole de vie dans l’Évangile. Chaque fois que notre chemin croise celui d’un pauvre, son expérience ouvre un chemin vers une nouvelle rencontre avec l’Évangile, avec la compassion de Jésus, avec la miséricorde libératrice de Dieu. Si nous sommes sensibles au sens de la vie de Jésus de Nazareth, de sa parole, de sa passion et de sa mort, nous ne pouvons pas simplement passer notre chemin, comme l’ont fait les gens si religieux sur la route vers Jéricho. Celui qui est tombé entre les mains des voleurs (ou de la police) n’est autre que Jésus lui-même. D’une façon ou d’une autre, cette histoire se répète dans la vie de chaque personne marginale puisque, de la même façon, elle nous oblige à reconnaître la présence de la con-passion de Dieu, qui nous invite à nous engager avec celle et celui qui est « autre ».

Les pauvres nous évangélisent. Ils peuvent nous ouvrir au sens de l’Évangile. Non pas parce qu’ils sont des saints. Le prisonnier qui parle au Seigneur des miracles est emprisonné pour une raison, et il le sait. Il parle du « poids de [son] passé ». Il n’est pas innocent – même si l’accusation contre lui se révèle fausse – d’ailleurs, il parle au nom de tous. De toute façon, ce qui est à souligner, c’est qu’il souffre. Il mérite notre attention, non pas parce qu’il est bon ou innocent, mais simplement parce qu’il est pauvre et souffrant, privé de tout, jugé par les grands de ce monde et condamné à la misère. En tant que tel, il termine en parlant au plus profond de notre propre être.

D’ailleurs, il présente une demande : « Nous t’en supplions, vois notre misère. » Il demande d’abord à Dieu de « voir », c’est-à-dire de s’éveiller à la dure réalité des pauvres. Deuxièmement, il implore Dieu : « Guide-nous, afin que nous puissions dépasser le poids de notre passé et essayer de bâtir une vie nouvelle. » Il supplie Jésus, mais nous, qui écoutons, entendons aussi ces paroles. Nous, qui sommes des disciples de Jésus, ne pouvons pas rester indifférents devant cette prière. Nous sommes appelés à être les mains et les pieds de Jésus aujourd’hui pour notre monde. Nous sommes aussi appelés à nous éveiller à la réalité des pauvres et à devenir responsables de notre façon de vivre. Notons qu’il ne demande pas, même de Jésus, d’être miraculeusement épargné de sa réalité. Il veut plutôt être guidé, afin de pouvoir continuer d’avancer. Il ne demande pas de paternalisme, mais un accompagnement.

En quatrième lieu, il me semble évident, à partir de ce petit récit dans la prison de Chimbote, que les pauvres de ce monde demandent à l’Église de les accompagner, afin qu’ils puissent trouver le chemin vers cet homme de compassion.

La pédagogie des pauvres ne suppose pas des discours nuancés sur la double nature de Jésus, sa divinité, son égalité avec le Père et l’Esprit saint, la relation entre les trois personnes de la Sainte Trinité. Ce que les pauvres demandent, et ce qui les aide beaucoup, c’est simplement que nous leur montrions Jésus de Nazareth, qui est mort sur la croix, qui parlait de son Père et nous apprenait comment nous comporter les uns envers les autres. Une fois qu’ils apprendront à le connaître, ils sauront quoi faire, comment se comporter, comment s’engager.

Conclusion

En conclusion [5], examinons les dernières paroles de l’évangile de Marc, le premier évangile à avoir été écrit. De nombreux exégètes estiment que Marc a terminé la rédaction de son évangile avec le passage 16, 1-8, c’est-à-dire sans le dernier paragraphe. Ainsi, à l’origine son évangile ne présentait pas d’apparition de Jésus après la résurrection. Dans cette première conclusion de l’évangile de Marc, des femmes visitent le tombeau et le trouvent vide. Un ange leur dit qu’il n’est pas là, qu’elles doivent retourner en Galilée et l’attendre là-bas. L’évangile se termine avec ces mots étonnants : « […] elles étaient toutes tremblantes et bouleversées ; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. » Ce n’est pas l’image que nous avons habituellement du jour de la Résurrection. Les femmes ne découvrent rien de plus qu’un Jésus disparu et un ange leur annonce qu’elles doivent retourner en Galilée, c’est-à-dire là où tout a commencé. Le texte semble indiquer qu’elles doivent suivre le même chemin que Jésus si elles veulent un jour pouvoir le voir à nouveau. Elles doivent rester avec la mémoire – parole très eucharistique – du Crucifié pour pouvoir reconnaître le Ressuscité.

Nous connaîtrons le mystère de Dieu en Jésus quand nous referons avec lui le chemin du Calvaire. L’important pour la chrétienne ou le chrétien, comme aussi pour l’Église elle-même, n’est pas tant de pouvoir faire des distinctions subtiles autour de la nature de Jésus – même si cela pourrait avoir son importance dans certains contextes – mais plutôt de nous engager dans le même pèlerinage que Jésus. Il me semble que cela est important pour que les pauvres et les souffrants d’aujourd’hui, à l’image des femmes de l’évangile de Marc, entreprennent le chemin radical de foi et reviennent à nous, constitués en Église, avec un mot étonnant qui se termine en évangélisant notre faible foi.

Je conclus avec un autre petit extrait d’un poème – cette fois de José Agustín Goytisolo :

Je reste toujours – confondu et suspendu dans l’air – dans la poussière de la haine – une triste cendre – qui tombe et tombe – sur la terre – qui tombe dans ma mémoire

Notes

[1] Pour plus d’information, voir l’ouvrage de la Dre Judith Lewis Hermon publié en 1992, Trauma and Recovery.

[2] Publié en 1986 dans Torture in Latin America, LADOC Keyhole Series, No. 4, Lima, p. 9.

[3] Ricardo Renshaw. 1985. La Tortura en Chimbote. IPEP, 22-23.

[4] Richard Renshaw. 2007. “Lord of the Miracles”. Dans International Theological Commission of EATWOT. Getting the Poor Down From The Cross: Christology of Liberation, p. 197.

[5] Pour approfondir cette réflexion biblique, voir Ched Myers. 1997. Binding the Strong Man: A political reading of Mark’s Story of Jesus. Orbis Books. Et aussi Who Will Roll Away the Stone? Il faut dire que les frontières théologiques entre les Églises (catholique, protestante, anabaptiste) sont assez fluides devant l’exégèse biblique. Aujourd’hui, le Dr Myers s’identifie comme mennonite.

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